This piece by Swiss journalist and author Daniel Wermus was first published by The Essential Edge Monday, 10 June, 2013.

VERSION FRANCAISE. Genève, tes journalistes foutent le camp ! Aucune statistique officielle ne le confirme, mais les Mohicans du Palais des Nations hantent des salles de presse devenues quasi désertes. Les briefings onusiens, mardi et vendredi, rassemblent encore 20 à 30 correspondants sur 200 accrédités. Beaucoup sont des freelance qui peinent de plus en plus à vendre – et pas cher – les menus techniques et institutionnels que lisent des porte-parole payés pour communiquer ce que leur organisation intergouvernementale a le droit de divulguer, en éludant au mieux les questions gênantes.

Les correspondants qui restent à Genève (souvent non remplacés lorsqu’ils partent) se diversifient : avalanches, agonie du secret bancaire, FIFA, élections fédérales, voire Bruxelles ou Paris. Alarmant : depuis peu les agences, qui assuraient coûte que coûte la présence de Genève sur la media map du monde, réduisent. La dépêche en moyenne ne fait que 300-400 mots contre 600-700 il y a quelques années. AP n’a plus qu’un journaliste contre cinq il y a peu. DPA est partie.

On connaît les raisons du blues : franc fort, crise des médias, possibilités offertes par internet. A distance, des journalistes étasuniens jamais vus à Genève ont ainsi débusqué un scandale à l’OMPI sur des ordinateurs livrés à la Corée du Nord. Genève n’a presque plus de sommets politiques qui attirent la presse et ses bureaux onusiens lancent leurs rapports à Dubaï, Londres ou Bali…

Gênant pour la cité lémanique, qui perd sa caisse de résonnance. Grave surtout pour les soucis de l’humanité, gérés en grande partie ici. Cette pépinière de changements mondiaux qu’on ne peut raconter en cinq lignes mériterait une dramaturgie à la hauteur de la partie unique qui se joue à Genève – l’essor d’une gouvernance mondiale chancelante. Elle a besoin d’un quatrième pouvoir sur place pour scruter et questionner à fond ces processus encore trop élitaires, trop opaques.

Gênant aussi pour l’ONU qui – à côté de ses échecs – mène à Genève des tâches extraordinaires, comme par exemple la transition vers une économie verte : emplois, commerce et finance durable. Mais elle reste incapable d’en faire un story-telling excitant pour le public. Incapable de mettre en avant ses meilleurs éléments, des femmes et des hommes qui – à côté de bureaucrates gris souris – consacrent leur vie à promouvoir des solutions pour un monde meilleur.

Repenser la narration des défis planétaires, avec visages, visions, coups de gueule et coups fourrés, voilà une responsabilité pour les médias… Mais cette immense tâche d’intérêt public, non rentable (au départ en tout cas), doit être encouragée politiquement et financièrement. Notamment par l’Etat hôte, qui devrait créer des événements, des interactions dynamiques entre acteurs des changements, des chocs d’idées et de projets. Non seulement pour stopper l’hémorragie. Aussi pour réinventer un journalisme passionnant et nécessaire.

Daniel Wermus
Fondateur d’InfoSud et de Media21

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