Antonio Hodgers

Edition Française

This article is part of Global Geneva’s development of a French-language component at the request of readers. The following piece (a shorter version will be published in English) focuses on Argentinian-born Antonio Hodgers, President of Geneva’s State Council and a fervent advocate of the International Geneva concept.   

La déclaration conjointe de soutien à la Genève internationale a été complétée par la publication d’un ouvrage sur les plus importants documents diplomatiques suisses liés à la création de la Société des Nations, en 1919, suite au traité de Versailles à la fin de la Première Guerre Mondiale. L’attribution de son siège à Genève marquera l’essor de la Genève internationale, après la création de la Croix-Rouge et d’autres entités multilatérales.

Réitérer les engagements de la Genève internationale est important, mais que peut faire concrètement la Suisse pour que Genève redevienne le centre mondial des négociations de paix qu’elle a été ?« Votre constat est un peu sévère », répond Antonio Hodgers, qui préside le gouvernement genevois depuis le 13 septembre 2018. « Des pourparlers sur la Syrie ont eu lieu et la Suisse a proposé ses bons offices dans le cas du Venezuela et de Chypre notamment. Elle a la capacité de dialoguer avec tout le monde. Cela se passe ici et ailleurs. Nous sommes sur les prérogatives du Département fédéral des Affaires étrangères et Genève soutient ses démarches. La réponse à votre question appartient au DFAE, la Constitution stipulant que la politique étrangère relève exclusivement du Conseil fédéral. Genève peut fournir des infrastructures, un terreau fertile, mais nous ne pouvons pas planter la graine ».

Le Président du Conseil d’Etat genevois rappelle que le jeu des grandes puissances, Etats-Unis, Russie et Chine, est plus unilatéral que par le passé. « Les bons offices sont plus difficiles à mettre en place, puisque les intérêts de ces grandes puissances interfèrent. La Suisse est présente. Nous ne sommes pas en perte de vitesse par rapport à d’autres nations. L’évolution du monde, avec des dirigeants de certains pays qui ont renforcé l’unilatéralisme, péjore les activités multilatérales. Le monde est plus complexe qu’à l’époque de la Guerre froide où il y avait deux blocs et un endroit neutre pour dialoguer et négocier qui était Genève ».

Participants during the fourth session the Escalade Race in the Ariana Park and around the Palais des Nations. 8 November 2015. – Participants à la Course de l’Escalade dans le parc de l’Ariana à coté du Palais des Nations, 8 novembre, 2015. UN Photo / Jean-Marc Ferré.

La Genève internationale est-elle une priorité pour le Président du gouvernement genevois ? Assurément, répond-il. « Face aux attaques contre le multilatéralisme, les problèmes du monde ne peuvent avoir qu’une solution : la coordination au niveau mondial, si l’on pense au réchauffement climatique, aux questions migratoires ou à l’avènement du numérique. Aucun élu au niveau national ne peut résoudre seul ces problèmes dans son pays. Les défis du XXIe siècle ne peuvent être relevés qu’au niveau global. Qui pense global dit multilatéralisme et qui dit multilatéralisme dit Genève, ville au service de la paix, des droits humains et des Objectifs du développement durable. Depuis cent-cinquante ans, le rôle de notre ville étant d’aider le monde à dialoguer ».

Antonio Hodgers préside également le Département du territoire, en charge de la transition écologique, du réchauffement climatique et de l’environnement. Double tâche qu’il entend mener à bien. « Je pense, comme l’ancien directeur de l’Office des Nations Unies à Genève Michael Møller, qu’il est primordial que Genève soit à la pointe du développement durable si nous devons dire à tous les pays comment œuvrer en faveur des 17 Objectifs du développement durable et démontrer que nous travaillons à l’application de ces objectifs ».

Faire un lien entre ce que Genève offre à ses citoyens et ce qu’elle doit offrir aux citoyens du monde va dans le même sens, estime le Président du Conseil d’Etat. « Les gens souhaitent vivre dans la prospérité, la sécurité, la stabilité économique, l’accès à la santé, à l’emploi et dans un environnement de qualité. Ce que nous défendons pour nous, pour les quelque 500’000 citoyens vivant à Genève, et même un million si nous prenons l’ensemble de l’agglomération, est le même projet que celui que les Nations Unies défendent pour les citoyens du monde, avec des tonalités différentes ».

Un pont entre les Genevois et les « Internationaux »

De nombreux Genevois, et notamment ceux qui vivent dans la précarité, nourrissent une certaine méfiance envers les « Internationaux » qui bénéficient de privilèges dans la ville du bout du lac Léman. Comment parvenir à un équilibre entre ces deux groupes de population qui vivent dans la même agglomération sans se côtoyer ? « Il y a toujours eu des questions entre la Genève locale et la Genève internationale, qui compte des diplomates, des fonctionnaires internationaux ainsi que des expatriés travaillant dans les multinationales et les organisations non gouvernementales. Je constate aujourd’hui une plus grande intégration entre la Genève locale et la Genève internationale. De nombreux événements, comme la fête des vendanges à Russin ou la fête de l’Escalade organisée en collaboration le Centre d’Accueil de la Genève Internationale (CAGI) (Voir l’article Global Geneva sur Salman Bal, nouveau directeur de CAGI), permettent aux citoyens, de toutes les provenances, de se rencontrer », précise le Président du Conseil d’Etat.

Antonio Hodgers se dit surpris de voir le nombre élevé de diplomates qui scolarisent leurs enfants dans les écoles publiques du canton de Genève. « J’ai grandi à Meyrin et nous nous mélangions souvent avec des enfants de diplomates. Les Genevois répondent présents lors des journées portes ouvertes au CERN, à l’OMC et au Palais des Nations. Ces événements ont remporté un beau succès. La Directrice générale de l’Office des Nations Unies à Genève Tatiana Valovaya veut consolider ce lien avec la cité. Et au niveau du parlement, je tiens à souligner que le crédit de 88 millions pour rénover le Palais des Nations a été approuvé à l’unanimité. Pas un député n’a contesté ce crédit. Cela démontre l’attachement de la Genève locale à la Genève internationale ».

Antonio Hodgers (Au Centre)

Un indice du bonheur pour contrer la méfiance envers la démocratie ?

Signe des temps, l’Etat de Genève va mettre en place un indice du bonheur « Un de mes collaborateurs a en effet lancé cet indice. Même si l’Etat ne peut pas être le garant du bonheur de ses citoyens, il est indéniable qu’aujourd’hui le bien-être ne se mesure plus simplement à l’activité économique. Après une période très matérialiste, les études montrent – notamment dans les pays de l’OCDE – que si le PIB a continué de grandir, la qualité de vie et le bonheur n’ont pas augmenté. La nouvelle génération, qui manifeste dans la rue en faveur du climat, clame haut et fort que l’on ne doit plus gaspiller, que l’avenir n’est pas de faire plus mais de veiller à la qualité, qui n’est pas intrinsèquement liée à une activité économique croissante. Lorsque l’on voit les souffrances dans le monde, dues en partie au manque d’argent y compris à Genève, l’on se dit que si l’argent compte, le surplus de moyens n’apporte pas le bonheur. Un indice du bonheur peut faire réfléchir sur une manière de voir la société différemment, de faire en sorte qu’elle soit moins matérialiste et plus centrée sur les valeurs immatérielles que sont la culture, le partage, la solidarité, y compris trans-générationnelle. Les contacts humains aident les individus à être plus heureux », ajoute Antonio Hodgers.

Un indice du bonheur peut-il conjurer la perte de confiance des citoyens face à la politique ? Suite aux turbulences qui ont perturbé les relations entre des membres du Conseil d’Etat genevois et qui font écho à une défiance politique constatée également en France, en Italie ou aux Etats-Unis, nombre de citoyens reprochent aux dirigeants politiques d’être déconnectés de la réalité. Avant de devenir Président du Conseil d’Etat genevois, Antonio Hodgers avait été élu conseiller national au Parlement fédéral à Berne. Que répond-il aux gens qui n’ont plus confiance dans la politique ? « C’est un sujet pertinent et douloureux pour moi », confie-t-il. « Je suis venu à la politique par le monde associatif, par les combats autour des droits des migrants, de la solidarité internationale et de l’engagement au Parlement des jeunes. Je ne suis pas venu à la politique pour avoir un beau bureau ou pour la stature que confère le pouvoir. Mon message est que nous avons tous une responsabilité sur cette planète qui est de la rendre meilleure. Les affaires que vous évoquez à Genève, ainsi que celles qui ont émaillé la classe politique ailleurs dans le monde, qu’elles touchent à la corruption ou à d’autres domaines, ont dévoyé le sens noble de l’engagement politique ».

Antonio Hodgers se dit « fâché à l’égard des élus qui ont menti, qui ont été corrompus, qui ont sombré dans une démagogie permanente. Ils ont ôté ses lettres de noblesse à la politique. Je souffre de voir des gens se méfier de la politique. Certaines personnes ne connaissent pas les actions que nous avons entreprises, mais le statut d’élu, de député, de ministre amène un a priori de méfiance. C’est le résultat de phénomènes que vous décrivez. Je m’inquiète de voir une certaine agressivité sur les réseaux sociaux. Si en Suisse cela-est moins fort qu’ailleurs, c’est sans doute parce que nous sommes plus accessibles ».

Cette perte de confiance des électeurs envers les élus et la démocratie en général n’est pas sans risque. « L’une des conséquences est que les gens finissent par élire des populistes. Des personnalités qui surfent sur les bas sentiments émotionnels, qui sont contre la migration, contre les étrangers au sens large, et qui mettant les enjeux de sécurité au cœur du problème. Tout le monde est en faveur de la sécurité, mais la sécurité est, pour chaque pays, une construction complexe. Les phénomènes migratoires et les questions liées à l’environnement sont aussi complexes. Un des rôles d’une personnalité politique est d’expliquer la complexité de ces thèmes à la population et non de lui faire croire qu’il y a des réponses toutes simples à des problèmes complexes, comme le font les populistes ».

Pour le Président du Conseil d’Etat, les populistes entretiennent un sentiment antisystème et donnent à la population l’illusion qu’eux, qui se prétendent en dehors du système alors qu’ils sont en plein dedans, ont des solutions. « Et cela, c’est la mort de la démocratie », affirme-t-il. « On a connu cette dérive en Europe, dans les années 20 et 30. Cela a donné l’avènement de Hitler, de Mussolini, de Franco et d’autres personnes qui discriminaient les minorités : hier les Juifs, aujourd’hui les Musulmans. Ces dirigeants populistes font des boucs émissaires de tous nos maux ».

A general view of the park of the United Nations in Geneva and Lake Geneva. 22 June 2012. – Une vue générale du parc de l’Office des Nations Unies à Genève. 22 juin, 2012. UN Photo Jean-Marc Ferré.

Et Antonio Hodgers de citer certains propos du président du Brésil Jair Bolsonaro, « propos qui étaient inimaginables il y a cinq ans. La vulgarité de ce qu’il a dit sur la première dame de France, son langage décomplexé à l’égard des minorités sexuelles est impensable de la part du président d’un grand pays comme le Brésil. Cet homme dénigre la fonction publique et dénigre l’image de son pays. Sans parler de certaines déclarations du président philippin ou du président Trump ».

Que faire pour soutenir un journalisme de qualité ?

Parole décomplexée. Informations biaisées. Pour contrer les fake news, la presse, qui vit un peu partout une situation de crise économique, a un rôle déterminant à jouer pour transmettre des informations avérées et vérifiées. Les autorités, dont le Conseil d’Etat, peuvent-elles aider économiquement les journalistes afin qu’ils puissent continuer de faire leur travail dans des conditions correctes ?

Réponse affirmative du Président du Conseil d’Etat. « Oui. Je ne peux pas trop en dire, parce que nous avons un projet en préparation, mais je souhaite que nous ayons un programme de soutien à la presse plus vaste que ce qu’il y a aujourd’hui. Les médias ont subi de manière extrêmement forte la disruption économique des réseaux sociaux et des journaux dit gratuits, qui ont un autre modèle économique. Les réseaux sociaux ont tendance à ne nous servir que des informations, quand il ne s’agit pas de désinformation, qui correspondent à des modes de penser ou à nos préjugés, en nous confortant dans nos biais cognitifs, idéologiques ou personnels, au lieu, comme c’est le rôle de la presse, de stimuler la réflexion et d’expliquer les faits qui sont souvent complexes ».

Antonio Hodgers cite le sociologue Edgar Morin. « Si j’en reviens à la complexité, c’est qu’il y a un devoir des élus et un devoir des journalistes de continuer à présenter les choses dans leur diversité. Mais comment le journaliste peut-il le faire lorsqu’il sait que face à son article de 2’000 signes, un tweet de 140 signes aura plus d’impact ? Il y a le risque de donner des informations erronées, de simplifier les faits et d’aller vers le sensationnel, vers ce qui fait immédiatement parler ou de prendre le même modèle éditorial que les réseaux sociaux basé sur des phrases courtes, pour viser l’émotion au lieu de la déconstruire par la raison ».

Soutenir les médias sans tomber dans la presse d’Etat. Pari risqué ? « Notre projet de soutien à la presse doit se faire avec d’autres collectivités, car nous ne devons en effet pas donner l’impression qu’il s’agit d’une presse d’Etat. Nous devons trouver les moyens d’apporter un vrai soutien à la diversité médiatique et à la qualité de celle-ci », souligne le Président du Conseil d’Etat genevois, qui précise l’enjeu de ce projet. « Cela se fera l’année prochaine. Il y a aussi un enjeu de culture et de consommation car, tout comme nous apprenons à nos enfants à manger des aliments de qualité et de saison, il faut aussi sensibiliser les plus jeunes à la véritable information. La question que je pose aux médias est : comment bien éduquer les nouvelles générations ? Car les médias ne doivent pas alimenter les préjugés, mais les expliquer et les contrebalancer ».

Un parcours hors du commun pour battre en brèche les préjugés

Les préjugés, Antonio Hodgers les a combattus tout au long de son parcours de fils d’étrangers. Fils. Mot qu’il a choisi comme titre de son livre autobiographique. Une histoire à deux voix, la sienne et celle de sa mère Sylvia. Récit poignant rédigé avec Sophie Balbo. Itinéraire extraordinaire d’un enfant requérant d’asile devenu un élu vert suisse, bien avant que les écologistes n’entrent en grand nombre au Palais fédéral, suite aux élections du 20 octobre 2019.

Né en 1976 à Buenos Aires, de parents marxistes-léninistes affiliés à la guérilla argentine, Antonio Hodgers perd son père, Héctor, neuf mois après sa naissance. Un géniteur tué par la junte militaire argentine. Et sans doute jeté à la mer depuis un avion. Desaparecido. Disparu. Comme les 30’000 victimes des militaires qui ont fait régner la terreur dans le pays pendant plusieurs années. Et avoir volé des dizaines d’enfants à leurs familles pour les donner en adoption à des militaires.

« Je suis de la génération de ces enfants. Ma mère a plusieurs fois échappé à la mort avant de parvenir à fuir alors que je n’étais qu’un bébé. Sinon, j’aurais été l’un deux. J’aurais été volé et placé. Les vies ne tiennent qu’à un fil… », écrit ce fils de parents engagés, envers lesquels il dit avoir de la reconnaissance pour l’exemple « d’efficacité dans l’action ». Mais Antonio Hodgers sera fidèle à leurs valeurs humanistes autrement. « Eux ont pris les armes, car ils évoluaient dans le cadre de dictatures militaires. Je prendrai les instruments de la citoyenneté, puisque j’évolue en démocratie », peut-on lire sous sa plume.

Revenir à la mémoire. Pour ne pas oublier. La mère d’Antonio, la chorégraphe Sylvia Hodgers, décide, après avoir été emprisonnée et torturée, de prendre le chemin de l’exil avec son fils. Première étape l’Italie. Puis, lorsqu’ils arrivent au Mexique, la prison se refermera sur eux. Ils fuient à nouveau et rejoignent la Suisse en 1981, pays où ils obtiendront l’asile politique deux ans plus tard.

Entouré de sa mère et de sa sœur, Antonio Hodgers fait ses classes à Meyrin, une commune du canton de Genève, où il siège au Parlement des jeunes pendant trois ans. Il présidera ensuite l’association « J’y vis, J’y vote ». L’engagement. La politique, sa passion, mais pas encore une profession.

Dans la capitale internationale des droits humains, le jeune Hodgers s’engage dans l’action humanitaire au sein d’associations. Et il voyage. Amérique latine, Bosnie-Herzégovine. Et Gaza, dans les Territoires palestiniens, où il se rend avec d’autres parlementaires suisses en mission d’observation, avant de s’envoler pour la Tunisie lors de la Révolution en 2010. « Ces premiers pas dans le monde associatif révèlent mon goût d’entreprendre, au sens social du terme, à savoir de mettre ensemble des moyens et des compétences dans le but de créer », écrit-il.

Diplômé de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID – The Graduate Institute), entreprenant, le jeune talent choisi pour métier de codiriger une entreprise de 20 employés. Mais le virus de la politique le rattrape. En 1997, il est élu au Grand Conseil, le parlement de la République et Canton de Genève. Benjamin de l’assemblée, il dirige pendant deux ans Les Verts genevois. En 2007, il entre au Conseil national. Réélu au parlement suisse en 2011, il préside le groupe parlementaire des Verts de 2011 à 2013.

Dans la Berne fédérale, ce jeune politicien hors norme ne passe pas inaperçu. Pour compléter son immersion, il décide d’apprendre le Schwitzerdüstch. Il séduit les Suisses alémaniques au point d’être l’une des rares personnalités de Suisse romande à être invitée à prononcer le discours annuel du 1er août sur la prairie du Grütli – antre de la suissitude par excellence – lors de la fête nationale, en 2012.

CCIG/Pierre Albouy

Le Schwitzerdüstch, idiome que peu de Romands maîtrisent. Un sésame pour espérer entrer un jour au Conseil fédéral, sommet de la politique suisse ? Le Président du Conseil d’Etat genevois sourit. « Ce n’était pas aussi calculé ! J’estime ma vie politique à deux ou trois ans, puis je verrai. Je ne suis pas de ceux qui en se rasant le matin depuis l’adolescence, même s’ils n’ont pas de barbe, pensent au pouvoir ! ».

Certes, mais dans un entretien à la RTS, suite au succès des Verts lors des élections fédérales du 20 octobre dernier, Antonio Hodgers a dit ne pas exclure une candidature au Conseil fédéral, tout en reconnaissant que cette question abstraite se pose dans un contexte de discussion avec la direction des Verts suisses et de la représentation des femmes.

Plus sérieusement, Antonio Hodgers avoue que son immersion à Berne naissait d’un acte manqué. « J’avais voulu aller faire des études sur l’Amérique latine à Paris. Cela n’a pas marché. J’en avais gardé une frustration de n’être jamais sorti de Genève. Je me suis dit que n’ayant pas pu aller à Paris, je choisirais une destination plus exotique ! C’est ainsi que je suis allé vivre à Berne et que je me suis lancé dans l’apprentissage du Schwitzerdütsch. J’étais un migrant à Genève, je pouvais être un migrant à Berne. J’ai eu un clash culturel comme un migrant peut en avoir lorsqu’il arrive dans un environnement où il ne maîtrise pas tous les codes. Cela m’a amené à mieux comprendre les Suisses alémaniques, leurs côtés positifs et leurs côtés négatifs. J’ai aussi passé un moment à Zurich, où l’intégration était pour moi plus facile dans cette ville ouverte, cosmopolite et plus métropolitaine, alors que Berne est un grand village, avec une mentalité parfois plus fermée qu’à Zurich ou à Bâle ».

Argentin, Suisse, Genevois, Antonio Hodgers est un symbole de la Genève internationale. Comment conjugue-t-il ses appartenances ? Réponse amusée : « Il est intéressant de noter que le Conseil d’Etat de Genève est à majorité d’origine étrangère. Nous sommes trois naturalisés sur sept et deux collègues ont un de leur parent étranger. Cela fait une majorité. Et les gens qui ont des origines d’ailleurs sont également nombreux au Conseil administratif de la Ville de Genève et dans les parlements locaux. De par mes origines, je suis aussi à ma place comme Président du Conseil d’Etat, même si je pense qu’il y a quelque chose d’émouvant d’avoir accueilli un enfant comme requérant d’asile. J’ai eu le statut de réfugié pendant des années, j’ai été à l’Hospice général et je suis aujourd’hui le président du gouvernement genevois. Ce n’est pas une réussite personnelle, c’est une réussite du système genevois. Je suis très fier d’être dans ce système et d’apporter ma contribution ».

Antonio Hodgers estime que dans un autre canton, même avec ses qualités, il n’aurait jamais pu être président du gouvernement. « C’est Genève qui a permis cela. Vous me demandez ce que j’ai en moi de Genevois ? J’ai cela. Cet aspect cosmopolite, cette notion d’ouverture, ce côté qui fait que lorsque l’on connait quelqu’un, on ne va pas regarder son origine, sa religion, son orientation sexuelle, on va regarder ce qu’il est, ses idées. C’est beau et précieux ».

Et le citoyen Hodgers, détenteur d’un passeport rouge à croix blanche, que souhaite-il revendiquer comme Suisse ? « La démocratie. La culture politique suisse, une modestie dans la fonction. Qu’il s’agisse du Président de la Confédération, qui n’est pas de mon parti, il y a cette simplicité dans les rapports humains, dans l’incarnation du politique, loin du faste que l’on voit dans d’autres pays. Je suis sensible à ces valeurs suisses de proximité, de diversité. Tous les partis suisses sont d’opposition. Le plus grand parti d’opposition fait 30% des sièges, mais aucun parti n’a 50% des sièges. Et tout le monde peut être aussi dans la majorité. Cela oblige à parvenir au consensus et à la collégialité. C’est une magie de la politique suisse ».

Une magie du consensus qui est parfois attaquée. « Certes, mais cela démontre une capacité à avoir un pays stable, prévisible, parfois un peu lent, comme cela a été le cas avec le droit de vote des femmes ! Mais une fois qu’une décision est prise, c’est solide. C’est une fierté. Lorsque je suis à l’étranger, je parle toujours du système suisse ».

« On nait de là où l’on est »

S’il a l’Argentine au cœur, Antonio Hodgers n’est pas tendre avec le système politique de son pays de naissance. « Je ne pourrais jamais faire de la politique en Argentine ! Lorsque je parle avec les membres de ma famille qui vivent là-bas, ils sont d’un bord ou d’un autre, comme ils sont pour une équipe de football ou une autre. Un supporter d’une équipe de foot peut être de mauvaise foi. Peu importe si elle joue bien ou moins bien, on soutient son équipe. Ce n’est pas pareil en politique. On doit rationnaliser, on doit avoir un esprit critique par rapport au fonctionnement des élus. Car parfois, une idée qui vient d’un autre bord politique peut être pertinente ».

S’il est critique envers le système politique argentin, le Président du Conseil d’Etat genevois reste très attaché à sa terre d’origine. « Ce que j’ai d’Argentin ? La culture, la langue. Je parle espagnol à ma fille. Et puis un tempérament latin, jovial, de l’entregent. Je bois du mate. Et même comme écologiste, je continue à manger de la viande. Les Argentins sont les enfants de partout et de nulle part. Vous évoquiez mon déracinement. Il est aussi celui de mes ancêtres qui sont arrivés en Argentine, il y a quatre générations. On nait de là où l’on est. On n’est pas simplement de là où l’on vient. On devient aussi ce que le lieu a fait de nous. Les Argentins portent cela en eux de par l’histoire du pays ».

S’il ne retourne que rarement voir la branche argentine de sa famille, Antonio Hodgers avoue être touché par l’évolution politique et la dépression économique dans laquelle se débattent les Argentins. « J’ai l’impression qu’en Argentine les gens sont déprimés. Cette joie de vivre, cette magie, ces éléments qui sont derrière le tango, derrière Borges, derrière une vie sociale extrêmement forte est entachée de cette dépression. Les années après la dictature étaient belles, même si le retour à la démocratie a été difficile, douloureux. Cette douleur, les gens l’avaient transformée en art, en mouvements mobilisateurs, comme celui des Mères et Grands-Mères de la place de Mai, comme celui du groupe Hijos (Fils). Nous avons eu mal, mais cette douleur personnelle a été catalysée par des mouvements collectifs, à travers des luttes, des procès, grâce à la créativité des artistes, des citoyens. Aujourd’hui, nous avons l’impression qu’avec le marasme économique et politique, les gens ne croient plus en rien. Je n’attends pas que la vie politique argentine devienne comme la vie politique suisse, mais j’attends qu’il y ait un espoir ».

L’espoir. Et la conscience de la richesse des origines multiples. Notions qu’Antonio Hodgers transmettra à sa fille et à son deuxième enfant qui devrait naître en novembre.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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