Joël Dicker, né en 1985, croise la route de Bernard de Fallois, né en 1926. Cette rencontre sera déterminante pour la carrière du jeune auteur. (Photo: courtoisie des Editions de Fallois)

Parc Bertrand, quartier des banques, hôtel des Bergues et autres sites emblématiques font de la ville du bout du lac Léman et de la station de Verbier dans les Alpes suisses les lieux où Joël Dicker situe une intrigue au thème haletant, menée tambour battant. La placide Helvétie devient ainsi le terrain feutré et miné où jeux de pouvoir, amour, gloire et trahisons emmèneront les lecteurs et lectrices jusqu’au dénouement inattendu. « Oui, Genève est une ville de roman. Toutes les villes peuvent être des villes de roman à condition d’en faire un personnage à part entière », répond Joël Dicker, dans un entretien téléphonique avec Global Geneva, confinement dû au coronavirus oblige.

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« Je suis né à Genève. J’habite à Genève et cela fait longtemps que je souhaitais non pas raconter la Genève de ma réalité mais une Genève de roman, telle que j’avais envie de l’imaginer par rapport aux besoins du récit. On peut s’y reconnaître ou pas. À titre d’exemple, le quartier des banques où se passe une partie de L’Énigme de la chambre 622 n’est plus ce qu’il était. Il reste quelques banques privées, mais des instituts bancaires ont quitté ce quartier historique pour installer leurs bureaux dans des bâtiments plus grands de la banlieue genevoise. J’avais envie d’ancrer la banque de mon récit dans l’esprit de Genève de cette époque-là ».

Le récit. Inattendu. Qui nous guide de Genève à Verbier. Un amour intermittent éloigne l’Écrivain de sa séduisante voisine partie sans mot dire. Pour tenter d’oublier le désir de l’absente, l’Écrivain prend la route pour des vacances à la montagne qui n’en seront pas. Des années auparavant, une nuit de décembre, un meurtre avait été commis dans la chambre 622 du Palace de Verbier. L’investigation de la police n’avait pas abouti. L’Écrivain, poussé par une femme audacieuse prénommée comme l’héroïne du roman Autant en emporte le vent, mènera l’enquête, malgré lui et avec elle, des années plus tard.

Avec un sens du rythme et du suspense, Joël Dicker sait habilement brouiller les pistes et capter l’attention. Ses romans, traduits en anglais et dans nombre d’autres langues, se vendent à des millions d’exemplaires : Les Derniers jours de nos pères, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert – qui a obtenu en 2012 le Grand Prix du Roman de l’Académie française, le Prix Goncourt des Lycéens et a fait l’objet d’une série télévisée réalisée par Jean-Jacques Annaud, avec Patrick Dempsey en vedette -, sans oublier Le Livre des Baltimore et La Disparition de Stéphanie Mailer. Les lectrices et lecteurs de l’auteur suisse à succès attendent avec une ardente patience la sortie, retardée pour cause de confinement, de L’Énigme de la chambre 622, qui est disponible en Suisse aujourd’hui et en France le 27 mai.

Hommage à son éditeur Bernard de Fallois

Les mystères de la création littéraire sont impénétrables. Comment nait un livre ? Joël Dicker déclare écrire sans plan. « Cela commence par l’envie de raconter une histoire et peu à peu le récit se dessine. Le point de départ de L’Énigme de la chambre 622 était mon souhait de partager avec les lecteurs le lien profond que j’avais avec mon éditeur Bernard de Fallois, décédé en janvier 2018. Et puis il y avait moi, Joël, l’Écrivain. Je me suis dit que l’histoire devait se passer à Genève. Il était temps que je parle de cette ville internationale ».

Rarement, un écrivain aura fait de son éditeur un personnage de roman aussi présent. Joël Dicker, né en 1985, croise la route de Bernard de Fallois, né en 1926, un jour à Paris. Cette rencontre sera déterminante pour la carrière fulgurante du jeune auteur. « Bernard de Fallois m’a appris à travailler dur, à me remettre en question. Il m’a encouragé dans la réflexion, dans la curiosité. Si je devais retenir une leçon de cet homme exceptionnel c’est son ouverture d’esprit. Lorsque vous le rencontriez, il vous posait beaucoup de questions. Il était intéressé par ce que vous faisiez. C’était un homme curieux de tout, extraordinaire dans son ouverture. C’est ce que je garde de notre lien ».

Une identité aux multiples facettes

Le parcours de Joël Dicker est aussi passionnant que ses romans.  À l’âge de dix ans, il fonde La Gazette des animaux, une revue sur la nature qu’il dirigera pendant sept ans. Il recevra le Prix Cunéo pour la protection de la nature et sera désigné plus jeune rédacteur en chef de Suisse par la Tribune de Genève. Il suit son cursus scolaire dans la Cité de Calvin puis, après un passage à Paris pour suivre le Cours Florent pendant un an, il fera son droit à l’Université de Genève. Et sera attaché parlementaire au Parlement suisse avant de faire de sa passion pour la littérature une profession à plein temps.

Fils d’une libraire et d’un professeur de français, arrière-petit-fils de l’homme politique Jacques Dicker, Joël Dicker dit volontiers que Genève a donné une patrie à ses ancêtres. « Les membres de ma famille sont arrivés en Suisse en 1942, ayant d’abord fui la Russie au moment de la Révolution de 1917. Après avoir traversé l’Europe jusqu’en France, puis ayant fui la France pendant la Seconde Guerre mondiale, ils se sont installés en Suisse. Plusieurs générations de ma famille sont nées à Genève. Situer L’Énigme de la chambre 622 à Genève était une manière de rendre hommage à la Suisse qui a accueilli ma famille ».

Hommage. Gratitude. Devoir de mémoire. Souvenirs. « Du côté de mon père et du côté de ma mère, mes ancêtres sont originaires de Russie. Mon arrière-grand-père paternel était un révolutionnaire qui avait fui le tsar et, un peu après, la famille de ma mère, composée d’aristocrates, fuyait la Révolution de 1917 », explique l’auteur.

Dans L’Énigme de la Chambre 622, une autre enseigne genevoise retient l’attention : l’épicerie fine et petit restaurant cosy Saveurs d’Italie, l’antre où Joël Dicker a coutume de se rendre. Aurait-il également des origines italiennes ? « Le père de ma mère est né en Russie. Il a traversé l’Europe et la France pour arriver en Suisse. La mère de ma mère est née à Trieste et a fui l’Italie dans les années 40 pour venir vivre en Suisse », précise l’écrivain francophone le plus lu en France en 2018, selon le classement annuel établi par L’Express et RTL.

Peut-on dès lors parler d’une triple appartenance russo-italo-suisse ? « Je dirais que je suis Suisse parce que c’est ma nationalité et j’ai aussi des racines venues d’ailleurs. L’identité étant une construction de soi avec différents éléments, les origines et les racines familiales sont des parties importantes de mon identité multiple », affirme le romancier.

Les livres de Joël Dicker narrent des énigmes et enquêtes policières, sauf la nouvelle Le Tigre et son excellent premier roman Les Derniers jours de nos pères – paru aux éditions de Fallois et L’Âge d’Homme, lauréat du Prix des écrivains genevois en 2010 – qui relate l’histoire méconnue d’une branche des services secrets voulue par Winston Churchill, la Special Operation Executive (SOE), chargée de mener des actions de sabotage et de renseignement à l’intérieur des lignes ennemies, dont les membres étaient issus des populations locales pour être insoupçonnables.

Vu l’originalité du propos et la profondeur dont il a fait preuve dans son premier ouvrage publié, Joël Dicker est-il tenté d’écrire un nouveau roman basé sur des faits historiques? «C’est difficile de faire des promesses ! Cela dépend des circonstances du moment. J’ai beaucoup aimé écrire Les Derniers jours de nos pères. Mais rédiger un roman historique n’est pas simple. Il m’a fallu être précis sur ce qui s’est passé dans les années 40 car il me tenait à cœur que tout soit juste. Puis, j’ai eu envie d’écrire des romans plus libres, sans la contrainte de l’Histoire », répond-il.

Joël Dicker

La force de l’écriture

Les Derniers jours de nos pères a ancré son jeune auteur dans la transmission, grâce à un talent de romancier multifacettes. Son écriture cinématographique et son don pour les péripéties à rebondissement captivent. Après La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, dont l’épisode 1 est rediffusé ce soir à 20h55 sur RTS1, qui a hissé Joël Dicker au rang d’écrivain de best-sellers, ses autres romans seront-ils également portés à écran ?

« L’aventure de la série tirée de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert m’a fait plaisir. Mais je ne suis pas amateur de tout le procédé entourant la possibilité d’une série télévisée ou d’un film. Les négociations et les contraintes autour du tournage d’une série ou d’un film, le fait que cela ait lieu ou pas n’est pas un exercice que j’adore. Je trouve que la littérature est plus forte. Avec quelques mots, vous imaginez une atmosphère, tout existe. Dans un film, vous devez installer les décors, faire tomber la pluie, tout créer. Si on me propose des projets qui valent la peine de surmonter toutes ces difficultés, alors oui. Car, pour moi, il faut qu’il y ait de la passion et du plaisir et pas seulement un budget ou parce que c’est prestigieux », estime le romancier.

Avec ses trois livres précédents, Joël Dicker avait pris le large virtuel outre-Atlantique : une station balnéaire des Hamptons dans l’Etat de New York pour La Disparition de Stéphanie Mailer, le New Hampshire pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert et le New Jersey pour Le Livre des Baltimore. Trois succès pour cet ancrage livresque sur la Côte-Est des Etats-Unis que l’auteur suisse connait bien pour y avoir passé des vacances chez une partie de sa famille, ce qui lui a facilité une distance voulue.

L’atout de Joël Dicker est d’intéresser plusieurs générations de lecteurs et lectrices à ses ouvrages. Accepterait-il, s’il y est invité, d’offrir une masterclass à des collégiens ou à des étudiants pour leur donner envie de lire, d’écrire et de devenir romancier ? « Oui. Parler aux gens en général et aux jeunes en particulier, leur transmettre ma passion pour la littérature, monde fascinant qui n’a rien à envier à celui des séries télévisées qui marchent bien, est important pour moi. J’apprécie les rencontres avec les lecteurs et lectrices. Je suis très déçu que cela ne puisse pas se faire pour le moment à cause du coronavirus », regrette-t-il.

Genève figurera-t-elle à nouveau dans un prochain roman de Joël Dicker ? « J’espère pouvoir continuer de raconter Genève. Mais comme je ne travaille pas sur plan, cela dépend de l’envie du moment. Ça commence… J’y viens, même si je ne sais pas encore ce qu’il y aura dans mon prochain livre ».

L’Énigme de la Chambre 622 se déroule également à Verbier. Est-ce parce qu’elle était la station d’hiver préférée de son éditeur Bernard de Fallois ? « Oui, absolument ! Bernard m’a toujours parlé de Verbier. Il y allait souvent, notamment pour rendre visite à Georges Simenon. Il m’avait dit que nous irions un jour ensemble à Verbier. Malheureusement nous n’avons jamais pu mener ce projet à bien.  Ce livre est une façon d’y aller avec lui ».

Joël et la chocolaterie

Outre la littérature, Joël Dicker aime également le chocolat. « J’ai repris, avec un ami, la chocolaterie du Rhône, une des plus anciennes si ce n’est la plus ancienne chocolaterie de Genève puisqu’elle date de 1875. C’était pour nous deux l’endroit où nous allions boire un chocolat chaud avec nos grands-parents. Cette chocolaterie connaissait des difficultés et cela nous a ému. Nous nous sommes dit qu’en ces temps où les centres se dépeuplent, à l’heure des achats en ligne et au moment où de nombreux magasins fermaient, nous pouvions reprendre cette chocolaterie pour ne pas la laisser partir à l’abandon ».

Y emmènera-t-il son fils, âgé d’un an, lorsque celui-ci sera plus grand ?  « Bien sûr ! », répond l’auteur Des Derniers jours de nos pères. Et en tant que père, que souhaiterait Joël Dicker transmettre à son fils ? « Les valeurs d’une société où nous puissions tous vivre dans le respect de chacun, car ce qui manque aujourd’hui c’est vivre et laisser vivre. Je suis inquiet de voir que, dans le monde où nous vivons, certaines personnes ont des difficultés à accepter l’autre comme il est. Le respect de l’autre et les changements climatiques sont les défis à relever pour faire que ce monde soit un peu meilleur ».

Joël Dicker est discret quant au prénom que lui et son épouse ont donné à leur enfant.  « Je préfère être pour lui simplement un papa et je fais une séparation assez stricte pour le laisser en dehors de tout cela », dit-il.

Le prénom. Celui que Joël Dicker donne au banquier de son dernier livre interpelle. « Le prénom d’un personnage de roman est une décision importante, réfléchie. Cela va un peu à rebours du prénom que l’on choisit pour un enfant. Avant la naissance d’un enfant, on lui choisit un prénom. Dans un roman, je fais l’inverse. J’écris le personnage et lorsque son identité est mieux définie, je lui donne un prénom qui me semble lui correspondre. Les prénoms de mes personnages sont souvent particuliers. Ils marquent une identité singulière. S’ils interpellent, mon but est presque réussi car cela crée un lien entre le personnage et le lecteur », conclut Joël Dicker.

L’Énigme de la Chambre 622, de Joël Dicker – Editions de Fallois / Paris. Parution en Suisse aujourd’hui et en France le 27 mai.

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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