Metin Arditi est l’un des écrivains francophones les plus lus. Parmi la douzaine de romans qu’il a signés figurent également Victoria-Hall, La Fille des Louganis, Le Turquetto (Prix Jean Giono 2011), Prince d’orchestre, La Confrérie des moines volants, Juliette dans son bain, L’Enfant qui mesurait le monde (Prix Méditerranée 2017) et Carnaval noir.

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Sur la terrasse de sa demeure, bercé par le chant des oiseaux sous le soleil qui pointe entre deux nuages, le conteur nous emmène sur les traces de Rachel, une enfant qui aimait raconter des histoires. Devenue dramaturge, elle est acclamée sur les grandes scènes du monde. Avec ses parents, des Juifs de Palestine, Rachel habite Jaffa au début du XX e siècle. Ils partagent leur maison avec les Khalifa, des Arabes chrétiens. Les deux familles n’en font qu’une. Jusqu’à ce que l’Histoire s’en mêle.

Avec comme point de départ Jaffa en Palestine, à l’époque de l’Empire ottoman, la plume de Metin Arditi nous fait voyager d’Istanbul à Genève, en passant par Tel-Aviv et Paris, narrant les destins croisés de Rachel, Mounir, Karl, Elias, Ida, Rebecca et les autres.

Amour. Gloire. Non-dits. Secrets de famille. Guerres. Deuils. Exils. Rachel et les siens,roman audacieux et courageux, nait d’un tourbillon de la vie époustouflant. «Ce livre a commencé à prendre forme il y a une dizaine d’années», explique Metin Arditi.

Livre difficile à rédiger. Car Metin Arditi est notamment actif au Proche-Orient, tant en Palestine qu’en Israël. « Pour nombre de personnes, certains problèmes qui sont loin de leurs intérêts directs restent des abstractions. Et une abstraction peut s’avérer terrible, parce qu’elle ne s’incarne pas. Si elle n’est que chiffres et théorie, elle est la porte ouverte au négationnisme. Alors que dans la réalité, il y a de l’humanité, de la douleur », affirme l’écrivain, qui cite une maxime de Jacqueline de Romilly : « L’épopée racontait : la tragédie montra ».

Et pour Metin Arditi « il n’y a pas d’épopée sans tragédie. Cela amène à des réflexions de type historique. Mais je suis romancier. Le personnage de Rachel, femme puissante, y compris physiquement, porte des histoires et des douleurs ».

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Flaubert aurait affirmé : « Madame Bovary c’est moi ». Metin Arditi dirait-il : Rachel c’est un peu moi ? « Rachel, Mounir, Ida, volente o nolente, nous sommes un peu dans chacun de nos personnages », répond le romancier. « L’écriture, non pas la littérature de clichés mais le vrai roman, nait à 90% du subconscient. Et si les idées ne viennent pas du rationnel, il faut bien qu’elles viennent de quelque part. Nul ne peut contrôler son subconscient ».

Rachel et sa sœur adoptive Ida, deux personnages forts, sont le miroir l’une de l’autre, complices, et pas que, de Mounir, frère de lait de Rachel, l’homme incontournable du trio romanesque de ce roman épatant, au souffle puissant d’un désir d’Orient. Et qui dit Orient, pense conflit israélo-palestinien. Sans oublier celles et ceux qui, en Occident, avaient dû fuir pogroms et autres persécutions.

« Ce livre n’est pas un manifeste »

Qui est Rachel, la femme aux mots forts ? Qui plairont à certains et en irriteront d’autres. « Rachel est sincère. Juive et Palestinienne, tiraillée, prise en étau, elle dit des choses qui méritent d’être dites », déclare Metin Arditi.

Les phrases de Rachel sont percutantes. Metin Arditi ne botte pas en touche. « Je fais dire à Rachel des choses fortes à propos d’Israël. Elle dit aussi des choses très positives sur la construction de ce pays, pourquoi et comment il a été construit. Les gens qui sont arrivés en Palestine, d’Europe ou de Turquie, étaient traités pire que du bétail là où ils vivaient auparavant. Ils ont fait des miracles. ».

Rachel et les autres est un roman à rebondissements, l’épopée d’une héroïne qui a aussi une part d’ombre, moins élogieuse. Froideur d’une mère qui vénère sa première enfant morte avec son père dans un attentat, mais nie toute tendresse à sa deuxième fille. Jusqu’au jour où… Sans dévoiler la trame du livre ni en déflorer la fin, un instantané sur une pièce de théâtre de Rachel, jouée sur une scène à Tel-Aviv, résume le dialogue entre Madame Zeïna et Monsieur Mordechaï. Chacun dit à l’autre tout ce qu’il pense. Avec lucidité et sans concession.

Elle : La réalité, c’est que nous sommes chacun à la recherche d’une dignité…Les insultes que vous avez subies sont plus anciennes que celles dont vous nous gratifiez, voilà tout.  Mais enfin, vous en êtes toujours là…

Lui : Deux peuples d’humiliés… Ce n’est pas très gai !

Ce livre laisse-t-il une place à l’espoir ? « Je ne fais pas de thèse. Ce roman n’est pas un manifeste. Un ami, grand écrivain, Juif, comme moi, qui est, comme on dit, « de droite » concernant Israël et la Palestine, m’a écrit, après avoir lu ce livre : « Tu as ébranlé mes convictions ». J’aurais pu écrire dix livres d’histoire ou de sciences politiques, je ne serais pas arrivé à cela ».

Le romancier Metin Arditi et l’écrivain Elias Sanbar, Ambassadeur de Palestine à l’UNESCO
(Courtoisie de Metin Arditi).

« Peu de gens ont marqué ma vie autant qu’Elias Sanbar »

Metin Arditi l’affirme : « J’ai écrit un roman. Il est centré sur la vie de quelques personnages et c’est à travers ce prisme qu’il faut aborder le problème de la Palestine ». Si Rachel et les siens fait la part belle à l’imagination, deux composantes de la vie de Metin Arditi expliquent la profondeur de son propos : le fait qu’il soit né en Turquie et son amitié avec l’écrivain Elias Sanbar, auteur du roman Le bien des absents et Ambassadeur de Palestine à l’UNESCO.

Les rencontres les plus belles sont parfois le fruit du hasard. L’amitié entre Metin Arditi et Elias Sanbar l’atteste. « En 2008, Patrick Aebischer m’a demandé de créer et de présider le Conseil culturel de l’Ecole polytechnique de Lausanne – EPFL, où Metin Arditi a étudié le génie atomique, ndlr –. J’ai fait appel à un certain nombre de personnes et j’ai demandé à Françoise Nyssen, mon éditrice chez Actes Sud –  ancienne ministre de la Culture dans le gouvernement d’Edouard Philippe, ndlr – de me suggérer une personne représentant la Méditerranée orientale ».

Françoise Nyssen conseille à Metin Arditi de rencontrer Elias Sanbar. « Elias ? Il va me dévorer en cinq minutes ! lui ai-je répondu. C’est un Palestinien engagé ! Vous allez vous trouver, a-t-elle ajouté. J’ai écrit à Elias pour lui demander s’il serait d’accord de participer à ce Conseil. Il m’a répondu qu’il le ferait avec grand plaisir ».

Elias Sanbar et Metin Arditi se rencontrent alors à Paris, au bar du Ritz. « Lorsque j’ai vu le regard d’Elias, avant même qu’il ne prenne place à ma table, j’ai eu la conviction intime que cet homme serait mon ami. Nous avons passé une soirée délicieuse à parler de la cuisine orientale et des réfugiés. Il m’a dit qu’il y avait une liste d’attente de mille personnes dans un camp de Ramallah, désireuses d’apprendre la musique. C’est ainsi que j’ai commencé à aider les jeunes qui voulaient s’initier à la musique en Palestine et en Israël. Elias et moi nous sommes revus à Lausanne à une réunion du Conseil culturel.

Quelques jours après, la guerre de Gaza de 2008-2009 a éclaté. Le lundi 20 janvier, j’avais une réunion du bureau de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) que je présidais. Une collègue membre du bureau, l’avocate Sylvie Buhagiar, avait vu un débat sur ARTE avec Elias Sanbar. « Vous deux, dans une vie antérieure, avez dû être des frères », m’a-t-elle glissé. Cela m’a touché. Je suis rentré à la maison et j’ai envoyé un courriel à Elias en lui disant qu’il fallait qu’il assume sa nouvelle famille, puisqu’on m’avait dit que dans une vie antérieure nous deux avions dû être des frères. Le même jour, Elias m’a répondu : « Cher Metin, pourquoi antérieure ? Je t’embrasse ». Il faut peu de mots pour dire des choses importantes ».

Metin Arditi partage une réflexion personnelle. « Peu de gens ont marqué ma vie autant qu’Elias Sanbar».Fort de cette amitié, l’auteur et mélomane suisse a créé la Fondation Les instruments de la Paix, qu’il copréside avec Elias Sanbar. Les deux écrivains et frères d’âme œuvrent de concert pour favoriser l’éducation musicale des jeunes en Palestine et en Israël, tant des jeunes défavorisés que des jeunes représentant un potentiel de développement artistique.

Quelle a été la réaction d’Elias Sanbar en lisant Rachel et les siens ? « Il m’a téléphoné pour me dire qu’il était bouleversé », répond Metin Arditi d’une voix émue.

Rachel et les siens sera dans les librairies des pays de la Francophonie le 26 août 2020. Les nombreux lecteurs et lectrices de Metin Arditi sont impatients de le lire. Ils y découvriront aussi Gershom, le fils de Rebecca et d’Elias « qui portera en lui tous nos sangs, qui rassemblera en lui toutes nos racines », comme l’a écrit Rachel à Ida.

Rachel et les siens, roman de Metin Arditi – Grasset, juin 2020.

A lire également Metin Arditi : l’écrivain amoureux de la Suisse et de l’Esprit français https://www.global-geneva.com/metin-arditi-lecrivain-amoureux-de-la-suisse-et-de-lesprit-francais-edition-francaise/

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva. 

Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.

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