Cette intelligence artificielle (IA) qui interpelle

EDITION FRANCAISE: « L’Avenir de l’intelligence artificielle ne peut être décidé par une poignée de pays ni laissé aux caprices de quelques milliardaires », a déclaré le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, lors du Sommet sur l’impact de l’AI à New Delhi en février dernier. Une affirmation que partagent les journalistes Richard Werly et Bruno Giussani, auteurs de deux livres stimulants sur un thème qui interpelle. Et dont ils débattront lundi à la Maison de la Paix à Genève.
Le Secrétaire général de l’ONU a appelé à la création d’un Fonds mondial pour aider les pays à mieux accéder à ces technologies, selon Info ONU. Il a souligné la nécessité de développer les compétences, les capacités de traitement des données, la puissance de calcul abordable et des écosystèmes inclusifs. Antonio Guterres s'est inquiété du fait que, sans investissement, de nombreux pays soient laissés pour compte à l'ère de l'IA. « Notre objectif est de trois milliards de dollars. Cela représente moins de 1 % du chiffre d'affaires annuel d'une seule entreprise technologique ». Il a qualifié ce montant de « faible prix à payer pour la diffusion de l'IA, qui profite à tous, y compris aux entreprises qui développent l'IA. »
Une photo illustre la puissance des géants de la Big Tech et de leur emprise, celle où l’on voit le fondateur de Meta Mark Zuckerberg, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, le PDG de Google Sundar Pichai et le PDG de Tesla Elon Musk lors de l’investiture du président élu des États-Unis Donald Trump dans la rotonde du Capitole américain le 20 janvier 2025 à Washington, DC.
Dans son livre Manuel de résistance à l’emprise technologique (Editions Des Équateurs, 2026), le journaliste italo-suisse Bruno Giussani, qui a notamment été directeur international des conférences TED, explore une dimension aussi invisible que décisive de notre époque : la menace qui pèse sur l’intégrité de nos esprits dans un monde saturé d’écrans, de réseaux, d’intelligence artificielle, de stratégies d’influence et de doctrines de guerre cognitive.
Celle qu’il définit « l’algorithmification » de la vie s’appuie sur des technologies capables d’extraire nos données personnelles, de lire et d’analyser nos émotions, et converge désormais vers une cible unique : nos cerveaux. Il ne s’agit plus seulement de désinformation, mais de contrôle et de modulation de notre attention, de nos perceptions, de notre autonomie de pensée et de décision.
Après avoir examiné ces « technologies de l’influence », leurs implications cognitives, sociales et politiques, ainsi que les structures culturelles et de pouvoir dans lesquelles elles se déploient, Bruno Giussani esquisse un manuel de résistance collective et individuelle. Objectif : déchiffrer la relation complexe qui se tisse, et se tissera toujours davantage, entre nous et les entités artificielles qui peuplent notre monde, afin d’apprendre à les exploiter sans se laisser exploiter.
« Aux doutes et à la surcharge créée par la désinformation classique, par les fausses nouvelles et images (les fake news, les deepfakes) et par des versions antinomiques de la réalité, vient s’ajouter la saturation cognitive intentionnelle. Elle brouille notre capacité à nous orienter dans le monde et, en même temps, crée l’opportunité d’injecter des informations ciblées », déclare Bruno Giussani. Et son constat est alarmant : « Nos cerveaux sont, et seront, les champs de bataille du XXe siècle. »
Son confrère, le journaliste franco-Suisse Richard Werly, lui fait écho dans son ouvrage Cette Amérique qui nous déteste (Éditions Nevicata, 2025) : « La logique du profit à tout prix qui est celle des États-Unis colle parfaitement avec les innovations technologiques de ce dernier demi-siècle, alors que l’esprit européen est pris de court », écrit-il, mentionnant au passage « le chiffre d’affaires d’Apple en 2024, proche des 400 milliards de dollars, avoisinant désormais le PIB annuel du Danemark (ce pays à qui Trump veut soutirer le Danemark et son riche sous-sol). »
Et Richard Werly d’ajouter : « L’intelligence artificielle supérieure (IAS) est en passe de devenir une réalité, notait l’éditorialiste Thomas Friedman, de retour d’un voyage en Israël. Cela signifie que les machines seront dotées d’une intelligence équivalente à celle des êtres humains les plus brillants dans les domaines, mais grâce à leur capacité à intégrer des connaissances issues de nombreux domaines, elles deviendront probablement supérieures à n’importe quel médecin, avocat ou programmeur informatique moyen. L’IAS est un cerveau informatique capable de dépasser les capacités humaines dans tous les domaines. » Or qui maîtrise cette forme d’intelligence artificielle ? Sûrement pas nous, les Européens, souligne Richard Werly.
L’Amérique des conquérants envoie, de façon caricaturale, des touristes dans l’espace sur les vaisseaux Blue Origine de Jeff Bezos, ou Virgin Galactic de Richard Branson (de nationalité britannique). « Cette Amérique-là est aussi celle qui veut rafler la mise dans les cryptomonnaies. Sa religion du profit et sa puissance technologique font d’elle ce que l’Europe ne sait plus être : une terre d’inextinguibles conquérants. »
Business is business. Impossible, pour les gouvernements européens de taxer les géants de l’Internet américains dont la viabilité économique dépend très largement de leur accès au marché européen, que le rapport, en septembre 2023, de l’ancien Président du Conseil des ministres italien et ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi recommande de protéger et de dominer d’urgence. Le deal commercial transatlantique du 27 juillet 2025, détaillé à la fin août, exonère les Google, Amazon, Appel et autres Microsoft de toute mesure de rétorsion. Le pillage de nos données peut continuer, constate Richard Werly.
« On ne peut que détester du point de vue capitaliste, celui qui se laisse ainsi plumer sans réagir. Et les élites de la Silicon Valley, hier honnies et antagonisées par Donald Trump (qui les tiens en otage depuis sa réélection) ont choisi leur camp. » Musk et les siens, ceux de sa caste de conquérants milliardaires, ingénieurs, destructeurs de l’État qu’il rêvent de remplacer par une administration gérée par l’intelligence artificielle, sont les Monghols du XXIè siècle, affirme Richard Werly. La seule manière de les arrêter est de nous mobiliser. Mais aussi de désamorcer d’urgence cette détestation qui alimente, chez eux, l’illusion d’une possible domination sans partage. « Comment expliquer, sinon, que l’homme le plus riche du monde, éduqué sous l’apartheid dans la ville sud-africaine du Cap, s’empare du slogan From Make America Great Again to Make Europe Great Again, pour dénoncer les régulations digitales qui, selon lui, ligotent ses ambitions européennes ? » se demande Richard Werly.
Questions qui attendent des réponses lors de la rencontre à ne pas manquer lundi 23 mars 2026, de 12h30 à 13h45.
Le Grand écart : Trump, la Big Tech et l’Europe, avec Bruno Giussani et Richard Werly. Modération : Marie-Laure Salles, directrice de l’IHEID-The Graduate Institute, et Luisa Ballin, journaliste.
Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.
Maison de la Paix - Auditorium Ivan Pictet et en lien – Adresse : Chemin Eugène-Rigot 2, 1202 Genève.
https://www.graduateinstitute.ch/communications/events/le-grand-ecart-trump-la-big-tech-et-leurope
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