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Résistance humanitaire pour les Palestiniens à Genève

Luisa Ballin·Mar 30, 2026·15 min read

Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l'Homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 par Israël, Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA, Volker Türk, Haut-Commissaire de l ‘ONU aux Droits de l’Homme, et Nicolas Levrat, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les questions relatives aux minorités, tous ont sonné une nouvelle fois l’alarme à Genève sur la tragédie que continuent de vivre les Palestiniennes et Palestiniens dans la bande de Gaza et en Cisjordanie occupée. (VOIR: ENGLISH VERSION)

EDITION FRANCAISE: La Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, a présenté son dernier rapport devant les délégués du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, à Genève, le 23 mars 2026. La vie dans le territoire palestinien occupé est « un perpétuel cycle de souffrances physiques et mentales » et « la torture est de facto devenue une politique d’Etat » en Israël, a expliqué l’experte indépendante italienne, interdite d’entrée en Israël et dans les Territoires Palestiniens

« Israël a concrètement reçu un permis de torturer les Palestiniens, car la plupart de vos gouvernements, vos ministres, l’ont autorisé », a-t-elle ajouté, estimant qu’Israël torture systématiquement les Palestiniens à une échelle « qui suggère une vengeance collective...Mon rapport montre également que la torture s’étend bien au-delà des murs des prisons, dans ce qui ne peut être décrit que comme un environnement de torture imposé par Israël sur l’ensemble du territoire palestinien occupé ».

« La torture systématique des Palestiniens par Israël, longtemps protégée par des décennies d’impunité et de couverture politique, est devenue un instrument déterminant du génocide en cours dans le territoire palestinien occupé », écrit-elle.

Francesca Albanese a été nommée en mai 2022, un an et demi avant l'assaut criminel du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Elle est consciente du fait que ses rapports suscitent l’ire du gouvernement israélien et de ses soutiens.

Cas de torture. Régime d’humiliation. Lors d’une conférence de presse au Palais des Nations, le jour après la présentation de son rapport aux délégués du Conseil des Droits de l’Homme, Francesca Albanese a déclaré : « Le gouvernement israélien peut dire ce qu’il veut. Il doit être tenu responsable. Ses dirigeants méritent-ils d’être à La Haye...Israël entretient la misère et un désordre systématique à Gaza parce que cela aide à faire partir les gens. Si les Palestiniens partaient tous, cela s'arrêterait. »

Francesca Albanese

Francesca Albanese connait le territoire palestinien pour y avoir travaillé. « Il faut s’interroger sur les raisons p

our lesquelles des Etats membres de l'ONU, malgré ce qu’Israël a commis, refusent de condamner ces pratiques et continuent de fournir des armes et un soutien politique à cet Etat. »

Elle dit notamment avoir été informée « d'un garçonnet d'un an brûlé à la cigarette par un soldat israélien pour faire avouer son père ». Puis elle énumère les cas de médecins et de journalistes tués, selon elle, « délibérément » dans l'enclave palestinienne. « Les médias ont arrêté de parler de Gaza. Or, ce qui se passe n'est pas une situation de cessez-le-feu. Regardez les faits en face. »

« La Suisse peut faire plus »

Répondant à une question de Global Geneva sur ce qu’elle attend de la Suisse, pays dépositaire des Conventions de Genève, la juriste italienne a précisé : « J’ai eu de bons contacts avec les autorités suisses. La Suisse pourrait faire plus.

Tous les États, surtout occidentaux, devraient faire plus, et ils ne le font pas. Cela me fait mal de dire que l’Allemagne et mon État (l’Italie, ndlr) sont entrain de défendre et de donner plus d’aide à Israël. On ne peut pas se limiter à condamner, on doit s’attendre à ce que la justice arrive aussi envers les officiers, les fonctionnaires qui aujourd’hui prennent des décisions.

Pour ce qui concerne l’Italie c’est une disgrâce, le plus bas de la diplomatie italienne et pas seulement pour ce qu’ils font à une Rapporteuse spéciale des Nations Unies. Ils s’engager dans une diplomatie de sabotage envers moi. Cela ne m’importe pas. C’est ce qu’ils font envers un peuple qui est victime d’un génocide (qui importe). Avec le passé que l’Italie a et le rôle qu’elle a joué dans le génocide des juifs au siècle passé, il est déprimant de voir ce que l’Italie et l’Allemagne font. C’est vraiment triste. Ils n’ont rien appris ! Nous, les gens, pouvons être mieux que cela. »

Lorsque nous lui avons demandé si elle avait des informations concernant la situation de Marwan Barghouti, dirigeant palestinien emprisonné en Israël depuis 2002, un des architectes de la seconde Intifada, le soulèvement palestinien du début des années 2000, qu’un tribunal israélien a condamné à cinq peines de prison à vie après l'avoir reconnu coupable d'implication dans quatre attentats anti-israéliens ayant coûté la vie à cinq personnes durant cette Intifada, leader considéré comme un possible successeur du président palestinien Mahmoud Abbas, la Rapporteuse spéciale de l’ONU a répondu qu’elle n’avait pas d’informations récentes le concernant.

Il a ajouté : « Une campagne globale pour la libération de Marwan Barghouti est nécessaire. Pour lui et pour les autres Palestiniens qui sont détenus illégalement par l’occupation israélienne et le système d’apartheid. On devrait avoir une campagne visant à la libération de tout otage palestinien. C’est le moment de s’inspirer de la grande résistance du peuple israélien pour ramener chez eux les otages israéliens Bring them home. »

Le soir du 25 mars, Francesca Albanese a pris la parole à l’Université de Genève, dans une salle comble à UNI Dufour, aux côtés de Nicolas Levrat, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les questions relatives aux minorités, de l’ancien Maire de Genève Rémy Pagani, membre de l’expédition de la Flotille suisse pour Gaza en octobre dernier, emprisonné pendant six jours avec d’autres activistes dans la prison israélienne de Ktzi’ot. Le Maire de Gaza Yahya Al-Sarraj a expliqué, par visio-conférence, la situation tragique que vivent les Palestiniens et Palestiniennes dans une bande de Gaza presque complètement détruite.

Le 26 février, le Haut-Commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme Volker Türk, avait défini « la situation dans le Territoire palestinien occupé une catastrophe créée par l’homme », devant les représentants des États membres de l’ONU.

« Les preuves recueillies par mon Bureau révèlent un schéma constant de violations flagrantes et d’abus de droits de l’homme, de graves violations du droit international et de crimes d’atrocité qui restent impunis », avait-il déclaré.

Philippe Lazzarini

Plaidoyer de Philippe Lazzarini pour l’UNRWA

Philippe Lazzarini, le ressortissant suisse le plus haut gradé dans une organisation onusienne, qui quittera la direction de l'UNRWA le 31 mars comme il l'avait annoncé en août dernier au Club suisse de la presse, a également pris la parole à Genève, lors d’un événement organisé à la Maison de la Paix par l’Institut de hautes études et du développement (IHEID-The Graduate Institute). À la tête de l'Office de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) depuis 2020, le Haut-Commissaire a partagé, avec le public un constat amer. (Voir lien du texte original anglais ci-dessous).

« Ce soir, je voudrais vous faire part de ce que cela a été de diriger une organisation en première ligne de la guerre à Gaza, et soumise à de violentes attaques de la part du gouvernement israélien et de ceux qui soutiennent aveuglément son objectif de mettre fin à l’UNRWA. Permettez-moi de commencer par le 7 octobre 2023 : j’étais chez moi lorsque j’ai appris la nouvelle de ces attaques odieuses contre Israël. Je pense que nous nous souvenons tous où nous étions et ce que nous faisions ce jour-là.

« On ne saurait trop insister sur l’impact de ces attaques et de la guerre brutale qui s’en est suivie à Gaza. Les attaques du Hamas contre Israël ont provoqué un traumatisme profond, collectif et intergénérationnel. Le choc et l’horreur des massacres et des enlèvements ont eu des répercussions à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et ailleurs, polarisant les sociétés sur le conflit israélo-palestinien. S'ensuivit le bombardement le plus intense d'une population civile depuis la Seconde Guerre mondiale, transformant Gaza en un désert post-apocalyptique. »

UNRWA in Gaza

Philippe Lazzarini se souvient : « La guerre durait depuis près de quatre semaines lorsque je me suis rendu à Gaza début novembre 2023 – j'étais le premier haut responsable de l'ONU à le faire. Un siège total avait été imposé et rien ne pouvait entrer dans la bande de Gaza. Les gens manquaient de tout. Je me suis rendu dans l’une de nos écoles à Rafah, qui abritait des milliers de civils déplacés. Là-bas, j’ai rencontré une petite fille – elle devait avoir 7 ou 8 ans – du même âge que mon plus jeune enfant. Elle s’était réfugiée dans l’école où elle avait l’habitude d’étudier. Elle se tenait devant moi, me suppliant de lui donner une gorgée d’eau et un morceau de pain. Le désespoir dans ses yeux me hante encore aujourd’hui. »

Ce n’était que le début de la guerre. Depuis lors, Gaza a été réduite en ruines.

Philippe Lazzarini a évoqué une situation intolérable : « Malgré notre indignationchaque fois qu’une famine survient, notre volonté de la prévenir, et malgré les avertissements répétés des experts en sécurité alimentaire, les Israéliens ont imposé un siège strict et n’ont pas autorisé l’entrée de nourriture à Gaza. La nourriture a été utilisée comme une arme, et la faim s’est propagée et aggravée au point que l’état de famine a été déclaré pour plus d’un demi-million de personnes dans la ville de Gaza. Une famine provoquée par l’homme. Pour ajouter une couche de cruauté supplémentaire, des milliers de personnes affamées ont été contraintes de se rendre aux points de distribution de la tristement célèbre Fondation humanitaire de Gaza pour obtenir de l’aide.

C’étaient des pièges mortels. Près de 2 000 personnes affamées ont été tuées sur ces sites alors qu’elles cherchaient désespérément de la nourriture. Finalement, après que au moins 72 000 personnes aient été tuées de manière violente, et alors que des milliers d’autres sont portées disparues sous les décombres, un cessez-le-feu a été déclaré en octobre dernier. Un cessez-le-feu qui n'en a que le nom. Je dis cela parce que les opérations militaires ont fait plus de 650 morts depuis lors. »

Le haut fonctionnaire international suisse, qui a également la nationalité italienne, connais les situations de guerre pour avoir notamment travaillé auparavant pour le CICR. À la Maison de la Paix, il a rappelé que l’UNRWA, une agence des Nations Unies, avait été créée en 1948 à titre de mesure provisoire, en attendant qu’une solution politique soit trouvée pour le peuple palestinien.

« Pendant des décennies, Israël a considéré cette agence comme un mal nécessaire. La suppression de l'UNRWA est devenue un objectif de la guerre. Le gouvernement israélien soutient que le Hamas, c'est Gaza, que Gaza, c'est l'UNRWA, et que l'UNRWA doit donc être le Hamas. Tous en guerre. Dans les deux mois qui ont suivi le début de la guerre, 130 de mes collègues avaient été tués. »

Philippe Lazzarini a souligné que « au cours des deux dernières années, des centaines de locaux de l'UNRWA à Gaza ont été endommagés ou détruits. Le Parlement israélien a adopté une loi visant à mettre fin à la présence de l'UNRWA à Jérusalem-Est occupée, notamment en fermant de force les écoles et les dispensaires.

Le siège de l'UNRWA a été pris d'assaut, pillé et incendié, tandis que de hauts responsables israéliens se réjouissaient de cette destruction, tant sur place qu'en ligne. Un adjoint au maire de Jérusalem a appelé à « l'anéantissement » du personnel de l'UNRWA. Une campagne de désinformation bien orchestrée allègue des violations de la neutralité à l'échelle de l'Agence, y compris une infiltration par le Hamas, et affirme que l'UNRWA n'est plus opérationnelle dans les territoires palestiniens occupés.

« Ces allégations malveillantes, qui ont été maintes fois réfutées, visent à saper le soutien international dont bénéficie l’UNRWA, affaiblissant ainsi les droits des Palestiniens dans le cadre des questions relatives au statut final du conflit israélo-palestinien. À l'avenir, l'UNRWA restera la présence humanitaire et de développement de l'ONU la plus importante, la mieux établie et la plus rentable dans une région en crise. Elle constitue également une ressource essentielle pour protéger les droits des réfugiés palestiniens dans toute la région et pour traiter la question palestinienne, qui perdure depuis longtemps. »

À lire : rapport de Francesca Albanese, original anglais

https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/hrbodies/hrcouncil/sessions-regular/session61/advance-version/a-hrc-61-71-aev.pdf

À lire, texte complet de Philippe Lazzarini, original anglais :

https://www.unrwa.org/newsroom/official-statements/remarks-unrwa-commissioner-general-philippe-lazzarini-geneva-graduate-Institute#block-menu-block-10

Luisa Ballin est une journaliste Italo-suisse qui collabore régulièrement avec le magazine Global Geneva.


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