Quelle démocratie voulons-nous ?

EDITION FRANCAISE: La démocratie est l'une des valeurs et des principes de base universels et indivisibles selon l'ONU. Elle fournit le cadre pour la protection et la réalisation des droits humains. Les 22 et 23 juin 2026, 160 participantes et participants d'une quarantaine de pays réunis au Forum de Caux ont proposé des pistes pour revitaliser la démocratie, renouveler l'espoir, favoriser la réconciliation et renforcer la sécurité humaine, en présence de l'ancien président de la Confédération Pascal Couchepin et de personnalités qui ont notamment répondu à la question : quelle démocratie face à la montée du racisme et de l'intolérance ?
Partout dans le monde, la démocratie est soumise à des pressions croissantes. La désinformation, la méfiance et l'accentuation des divisions menacent d'éroder les libertés et les valeurs qui soutiennent nos sociétés. La Fondation de Caux a été créée en 1946, lorsque 100 familles suisses se sont réunies pour acquérir le Palais de Caux et en faire un lieu dédié au dialogue, à la réconciliation et à la paix, a rappelé sa présidente, Jacqueline Coté.
« À cette époque, la réconciliation en Europe était une nécessité urgente. Entre les personnes, entre les nations et surtout entre ceux qui avaient des raisons de se méfier les uns des autres. Cette année, alors que la Fondation célèbre le 80e anniversaire de sa création, nous restons fidèles aux mêmes principes. Les gens ont besoin de pouvoir s'exprimer en toute sincérité, sans être immédiatement réduits à une position, à un parti ou à une étiquette. »
Au Caux Palace, sis sur les hauteurs de Montreux, acteur.rice.s du changement, décideur.euse.s, entrepreneur.euse.s et citoyen.ne.s engagé.e.s ont partagé expériences et réflexions pour tenter de guérir les blessures du passé. Le public a aussi pu visiter des expositions, dont celle intitulée Dessiner contre le silence, dédiée à la liberté d'expression et à la démocratie, avec des œuvres de Hani Abbas et Emad Hajjaj.

Caux Palace
Évoquant la situation en Suisse, Carine Ayélé Durand, directrice du Musée d'ethnographie de Genève (MEG), anthropologue sociale de formation, a expliqué que l'institution qu'elle dirige est l'un des seuls musées d'ethnographie à dimension internationale, en raison de la diversité de la population de Genève, qui permet de représenter les différentes cultures du monde. « Le MEG continue à évoluer aussi grâce à la visite et aux critiques de personnes liées aux artefacts présentés. »
Carine Ayélé Durand est l'incarnation de l'identité multiple de Genève. « Je suis née en France, à Lyon, d'une maman métisse, togolaise et libanaise. Son papa était arrivé en diaspora, migrant au Togo dans les années 1930 à l'âge de sept ans. Mon papa était du Bénin, pays à côté du Togo. En termes d'identité multiple, d'adoption et d'affection, je me revendique varoise, provençale, ayant grandi dans un petit village à côté de Toulon, et je prends l'accent quand je rentre à la maison. » Elle a par ailleurs épousé un collaborateur scientifique de l'Université de Genève originaire de Vénétie.
Documenter le passé
Léo Bulliard, doctorant à l'Université de Neuchâtel, a mis en exergue la recherche sur le passé colonial de la ville de Neuchâtel et analysé le rôle des missionnaires. Comment introduire et parler d'un passé colonial ? « Ce sujet soulève beaucoup d'ambiguïtés au sein de la population. Certains soutiennent le projet alors que d'autres préfèrent garder une image neutre de la Suisse et ignorer ce passé. Notre but est de documenter le passé colonial de la Suisse sans passer par le jugement. Cela évite les soucis de critique envers la Suisse tout en abordant ce passé par un chemin de réconciliation et de compréhension de ce qui s'est passé. »
L'entrepreneuse Sylvie Makela apporte également un témoignage éclairant. Pour la directrice de trois salons de coiffure spécialisés dans les cheveux bouclés, « tout est politique, même le maquillage et ma coupe de cheveux ! » Lorsqu'elle a voulu porter ses cheveux crépus au naturel, elle a constaté qu'il était difficile de trouver des produits adaptés à tout type de cheveux non lisses, compte tenu de la standardisation d'un type de beauté. Raison pour laquelle elle a cofondé Tribus Urbaines, « avec pour but de proposer d'autres standards de beauté ».
Et Sylvie Makela de poursuivre : « Nous sommes tous et toutes le fruit d'un imaginaire collectif, défini par un bagage. Nous devons reconnaître ce bagage et décider de ce que l'on peut faire pour avancer vers un meilleur équilibre. » Auparavant, elle avait suivi des études en sciences politiques, ce qui ne la destinait pas forcément à ouvrir des salons de coiffure. « Pendant longtemps, je me suis défrisée les cheveux, avec des produits chimiques néfastes pour ma santé. Lorsque j'ai décidé d'arrêter, c'était compliqué de trouver des produits adaptés à mes cheveux portés au naturel. C'est ainsi qu'est née Tribus Urbaines : des salons inclusifs permettant d'accueillir tout le monde, avec une spécialisation dans les cheveux texturés. »
La plupart des personnes répondent à une injonction de standardisation d'un certain type de beauté. « L'histoire a défini la beauté, qui est subjective, avec des standards, pour les femmes, proches d'un certain type de beauté lié à la minceur, à la jeunesse, à une peau claire, à des traits fins et à des cheveux lisses et longs. La chevelure devient politique lorsque l'on propose d'autres standards de beauté pour faire en sorte que les gens s'habituent ou s'ouvrent à d'autres manières d'être féminine, belle et professionnelle. »

L'apport de la Déclaration des droits des peuples autochtones
À la question de savoir quel type de démocratie nous voulons et dont nous avons besoin, Carine Ayélé Durand estime que « les élus doivent représenter la diversité. Bien que l'inclusion de la diversité soit compliquée, elle est cruciale » dans la vie politique et académique. Léo Bulliard lui fait écho. « Il y a aujourd'hui une diversité académique au sein des professeurs et des élèves. La diversité des élèves a néanmoins deux générations de retard. Il ne faut pas oublier que des immigrants apportent aussi une diversité dans le domaine de la recherche, en proposant de nouveaux sujets. »
La diversité passe aussi par la reconnaissance de la langue, affirme Carine Ayélé Durand. « J'ai eu l'occasion d'apprendre le portugais du Brésil, l'italien, le catalan, l'espagnol, l'anglais. Je travaille dans plusieurs musées depuis près de 25 ans. Genève a un aspect fascinant qui a aussi trait à la Suisse, ce qui interroge sur la relation que la société suisse a pu tisser avec de nombreux pays. Depuis les années 1920, le Musée d'ethnographie de Genève a des liens constants avec ce qui était à l'époque la Société des Nations et qui est aujourd'hui l'ONU. C'est à Genève qu'a été pensée, conçue et écrite la Déclaration des droits des peuples autochtones. Elle nous donne une orientation pour prendre au sérieux les revendications des peuples autochtones et des communautés locales. »
Pour sa directrice, « le MEG est le seul musée à avoir la possibilité d'être en relation directe avec le monde entier, du fait des délégations qui viennent à l'ONU défendre leurs droits. C'est une chance. Les commissions à l'ONU ont des relations avec des divisions autochtones et des communautés, sources de discussions sur les personnes d'ascendance africaine par exemple. Depuis des décennies, des délégations viennent voir les expositions du MEG et portent un regard critique, ce qui est fondamental. Elles viennent aussi se remettre en question avec les collections. »

Musée d'ethnographie de Genève
Neuchâtel est également une ville suisse importante en matière d'ethnographie et d'anthropologie, comme le souligne Léo Bulliard. « Je suis doctorant en histoire contemporaine à l'Université de Neuchâtel et au Fonds national suisse (FNS), qui subventionne de manière générale la recherche et pas uniquement la recherche historique. Je bénéficie d'un projet plus vaste qui s'intéresse au passé colonial de Neuchâtel, où une statue de David de Pury a été érigée sur la place centrale. Il était un négociant qui s'est passablement enrichi, notamment grâce au commerce triangulaire. Une demande de réflexion sur le statut de cette statue au milieu de l'espace public a ainsi été abordée. »
Autre questionnement : celui du lien qu'une communauté, une collectivité ou une ville entretient avec son passé colonial. Quelles mesures peuvent être prises — changement de nom, maintien ou non de la statue ? « Ces décisions doivent s'appuyer sur des recherches, des aspects documentés. Je travaille particulièrement sur le missionnariat.
Comment des personnes se sont lancées dans l'évangélisation de populations non chrétiennes à travers le monde, depuis Neuchâtel ? Comment replacer Neuchâtel et, en général, la Suisse sur la carte coloniale afin de permettre aussi à la collectivité de s'approprier ce passé et de prendre des mesures ?
Dans les musées, on peut intégrer ces narratifs : faut-il garder les statues ou les déboulonner ? Mettre des plaques pour expliquer l'histoire et le contexte ? Qu'en est-il des missionnaires ? D'un côté, ils sont admirés pour avoir fait un travail sur place et, d'un autre côté, ils sont critiqués pour avoir voulu évangéliser les populations locales. »
Léo Bulliard ajoute : « Des personnes soutiennent ouvertement notre projet, idem au niveau politique communal, cantonal et national, sur le passé colonial de la Suisse. Le Fonds national suisse nous soutient aussi. Des personnes sont en outre relativement critiques face à ces recherches. Certaines ressentent un inconfort, car cela vient casser l'image d'une Suisse préservée qui serait restée en dehors de toute histoire coloniale, la Suisse n'ayant pas eu officiellement de colonies. Elle a eu le beau rôle pendant longtemps en disant que le colonialisme ne nous regarde pas, ni même l'histoire de l'esclavage. C'est tout un récit qu'il faut accepter de déconstruire, pour affronter les pages un peu moins glorieuses de la Suisse. »
Creuser la mémoire
En parlant de culture et de mémoire, Sylvie Makela estime que « quelque chose, dans notre imaginaire collectif, a hiérarchisé certaines pratiques, comme le fait de comparer le racisme au sexisme. Les standards de beauté sont à l'intersection entre le racisme et le sexisme, qui nous viennent d'une histoire coloniale, esclavagiste ou simplement capitaliste. Parce qu'il a fallu, pour que le capitalisme puisse exister, faire en sorte qu'il y ait une hiérarchie entre les êtres, à commencer par les femmes et les personnes noires. Nous sommes le fruit d'un héritage et d'un imaginaire collectif.
C'est important de prendre conscience de cela — pas comme une question morale, mais pour nous permettre de mieux vivre ensemble et de mieux construire les communautés dans lesquelles on s'inscrit. Le bagage est ce qu'il est. Avec ce bagage, que faisons-nous pour penser l'avenir, le vivre-ensemble et un meilleur équilibre de la société ? Quel type de démocratie voulons-nous ? Quel type d'élus souhaitons-nous avoir pour nous représenter, pour représenter nos idées, nos valeurs, ce en quoi nous croyons ? »
L'entrepreneuse l'avoue : « J'ai été très touchée par l'initiative de l'UDC concernant une Suisse à 10 millions, qui était en réalité contre l'immigration, contre les étrangers. Une manière cachée de parler de xénophobie, de racisme et de proposer un agenda qui avait ces couleurs-là », estime-t-elle. « Je pense qu'il y a une forme de responsabilité de nos autorités politiques de ne pas mettre de l'huile sur le feu et de ne pas utiliser nos peurs comme un levier, mais au contraire d'interroger l'histoire, de mieux la comprendre, de mieux comprendre l'état de nos sociétés aujourd'hui et de faire en sorte de le communiquer. D'avoir aussi des initiatives qui vont dans le sens d'une pacification des Suisses et des habitants de la Suisse plutôt que l'inverse. L'initiative de l'UDC était peu constructive. Je serais pour des autorités qui reprennent leur rôle d'œuvrer en faveur du bien commun et de celui du plus grand nombre. »
La Suisse et le droit international
L'ancien président de la Confédération Pascal Couchepin a participé à une rencontre publique facilitée par la journaliste Chantal Tauxe. Il a notamment répondu à trois questions de Global Geneva : le manque de femmes dans les négociations de paix après un conflit alors qu'elles en sont les principales victimes avec les enfants ; les Conventions de Genève et le droit international bafoué sous toutes les latitudes ; et le double standard par rapport à la guerre en Ukraine et à la tragédie à Gaza.
« Madame Thatcher était une femme, elle a changé beaucoup de choses dans le monde. Madame Meloni a un rôle assez important. Il est vrai que les femmes sont sous-représentées et c'est dommage. Mais dire que, parce que vous êtes victime, la négociation doit être faite par des négociateurs, non pas hors sol, mais qui sont le reflet des victimes... Il est vrai qu'il y a probablement plus de femmes et d'enfants, mâles aussi, qui sont victimes. Les femmes et les enfants victimes sont plus nombreux que les soldats. Je crois qu'une caractéristique des dernières guerres est que le nombre de civils augmente massivement par rapport au nombre de victimes militaires », a déclaré Pascal Couchepin.
De son point de vue, « le droit international est une bonne chose. Mais parfois il est contre la démocratie. Si le peuple vote quelque chose et le droit international dit non, où est la démocratie ? C'est plus subtil que cela, la démocratie. C'est la conviction qu'il y a des valeurs communes que l'on exerce le mieux possible, en faisant voter les gens. Mais il y a aussi les Droits de l'Homme, le droit des organisations internationales auxquelles nous avons adhéré, qui nous réprimandent. »
À la question de savoir pourquoi il y a une crise du droit international, l'ancien président de la Confédération a répondu : « Peut-être que l'on a exagéré, que l'on a été trop vite dans la construction du système international. Dire cela ne signifie pas qu'il faut s'arrêter, mais qu'il faut se demander si les normes du droit international répondent aux besoins idéologiques de ceux qui les proposent ou si elles seront efficaces pour éviter les dangers. Il faut que les instances internationales soient exemplaires. Si un juge à la Cour internationale de La Haye est corrompu ou est un violeur, le système est mis en cause. Cela ne signifie pas qu'il faut l'abandonner, mais se dire que l'on a été un peu vite et qu'on a mal choisi.

Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies est depuis 2006 l'organe intergouvernemental principal des Nations unies sur toutes les questions relatives aux droits de l'homme.
UN Photos
Dans les organisations internationales, il y a aussi le Conseil des Droits de l'Homme. Et il y a quelque chose à dire : quand l'Arabie saoudite et la Chine sont membres du Comité de consultation sur les Droits de l'Homme, on peut se demander... mais c'est mieux qu'ils soient là et qu'ils s'expriment, en leur disant : c'est faux, ce que vous faites. Mais au moins ils sont intégrés. Beaucoup de questions que vous avez posées portent sur l'efficacité. Et la politique est aussi l'art du possible. »
Pour l'ancien conseiller fédéral, « parfois on utilise l'art du possible pour ne rien faire. Cela ne va pas, que ce soit dans le domaine de l'environnement ou autre. L'art du possible, c'est faire que les décisions soient acceptées par le peuple ou les communautés internationales. Parfois on a un peu négligé cela en posant des règles qui sont totalement exotiques pour les gens. »
La question du double standard
Quant au double standard qui condamne ce qui se passe en Ukraine et pas forcément ce qui se passe à Gaza, Pascal Couchepin rappelle que « la Suisse se veut neutre. Cela ne veut pas dire qu'elle est indifférente aux valeurs morales, mais elle ne prend pas parti, en principe, pour l'une des parties contre l'autre. Il faut appliquer le principe de neutralité avec souplesse. Le parti d'extrême droite qui a perdu la dernière initiative a prévu, pour le mois de septembre, une initiative pour inscrire dans la Constitution la définition du droit de neutralité de manière rigide. Comment voulez-vous être neutre si l'on est entouré de pays qui ont des fusées pouvant nous atteindre ? On doit collaborer avec nos voisins.
Dans le cas de Gaza... Personne ne peut prétendre que l'on condamne les Russes de manière officielle. Ce n'est pas vrai. Et qu'on ne condamne pas les Israéliens de manière officielle. S'agissant des Russes, je crois qu'il y a une grande désapprobation. On est habitué, dans ce (notre) pays, à avoir une attitude très négative à l'égard de l'Union soviétique et de son successeur. (Ndlr : ce qui se passe en Ukraine) c'est une lutte entre deux États, l'un attaque, l'autre se défend. Je pense que c'est assez légitime que l'opinion publique soit en faveur de la victime. »
Dans le cas de Gaza, l'ancien président de la Confédération souligne que « le grand problème est de savoir qui est l'autorité à Gaza. Je condamne les violences, il y en a certainement beaucoup du côté des Israéliens. Mais pouvez-vous dire que, le 7 octobre (2023), il y a eu un massacre, et passer à l'ordre du jour en oubliant tout ? Que la réaction soit disproportionnée, c'est probable dans un certain nombre de cas. Mais regardez ce qui se passe au Liban : ils reçoivent des fusées tous les jours. Je souhaite qu'ils s'arrêtent, car la paix est mieux que la guerre, mais si demain ils recommencent à tirer, que dites-vous aux Israéliens qui ont dit : on accepte la paix, et l'autre la viole ? »

Les civils touchés par la guerre à Gaza
CICR
À Gaza, « ce ne sont certainement pas les femmes et les enfants qui sont les auteurs des violences du mois d'octobre, mais c'est le cousin, le frère, et puis l'amitié. J'ai été choqué lorsqu'il y a eu la fin de la guerre à Gaza et que, dans les quartiers où le Hamas a été maître du jeu, la première chose qu'ils ont faite a été de fusiller une soixantaine de personnes en public. Je me dis que ce n'est pas un partenaire à qui je peux dire : je te protège aussi bien que les Israéliens, qui de temps en temps envoient en prison des gens qui ont fait des erreurs. Encore une fois, je ne condamne pas, je dis : ça ne va pas. Mais de quel droit puis-je dire : vous devez accepter ma vision du monde, accepter la paix, quitte à ce qu'il y ait des bombes, quitte à ce que, de temps en temps, un millier de Juifs soient massacrés, parfois par les gens qui travaillent pour eux, et que de bons voisins tout d'un coup se révoltent et se réjouissent de tuer des milliers de personnes », conclut Pascal Couchepin.
Luisa Ballin est une journaliste italo-suisse accréditée à l’ONU, correspondante du magazine Global Geneva/Italo-Swiss journalist Luisa Ballin is a contributing editor of Global Geneva magazine.
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